Jâapplique ici lâorthographe rectifiĂ©e (good-bye les petits accents circonflexes !).
So long!
Enzo
Mercredi 01 octobre
Il y a des jours oĂč je ne trouve rien Ă Ă©crire. Les mots ne viennent pas, ou mal, et la phrase se fait gauche, la pensĂ©e obscure. Le besoin de mâexprimer est absent. Jâaimerais garder le silence, mais moins je parle (ou Ă©cris), moins jâai envie de mâexprimer. Ce journal mâoblige, quelques jours par semaine, Ă crĂ©er quelque chose, Ă mettre mon esprit en mouvement et Ă garder une trace de ce mouvement. Aujourdâhui, je suis fatiguĂ© (vive les rentrĂ©es universitaires !) et peu importe ce que je tape, rien ne me convient. Les mouvements de ma pensĂ©e sont moches. Câest la troisiĂšme entrĂ©e que je commence. Jâai supprimĂ© les prĂ©cĂ©dentes. Muse diariste, dis, quand reviendras-tu ?
Jeudi 02 octobre
«âLe monde est rempli de gens qui souffrent des consĂ©quences de nâavoir pas vĂ©cu leur vie. Ils deviennent amers, critiques ou inflexibles, non pas parce que le monde est cruel envers eux, mais parce quâils ont trahi leurs potentialitĂ©s. Lâartiste qui ne crĂ©e jamais dâart devient cynique envers ceux qui le font. Lâamoureux qui ne prend jamais le risque dâaimer se moque de la romance. Le penseur qui ne sâengage jamais dans une philosophie mĂ©prise la croyance elle-mĂȘme. Et pourtant, tous souffrent, car au fond dâeux-mĂȘmes, ils savent que la vie quâils raillent est celle quâils Ă©taient censĂ©s vivre.â»
Citation attribuée à Carl Jung.
Vendredi 03 octobre
La troisiĂšme saison dâAlice in Borderland est, dans lâensemble, dĂ©cevante. Le scĂ©nario est bancal, les motivations des personnages artificielles et le dernier Ă©pisode what-the-fuckesque. Tout nâest pas mauvais, Ă©videmment : trĂšs vite, on sâattache (pour le meilleur et pour le pire) aux nouveaux personnagesâ; certains «âgamesâ» font monter lâadrĂ©nalineâ; le jeu des acteurs est impeccable.
Avait-on besoin dâune troisiĂšme saisonâ? Visiblement, non. Il y avait une logique interne dans les deux premiĂšres saisons, une raison dâĂȘtre (lire cette expression avec lâaccent anglais, siouplait), quâon ne retrouve pas dans la troisiĂšme.
Le Joker nâa aucun sens. Et la fixation dâUsagi sur son pĂšre (fil rouge qui sent le rĂ©chauffĂ©) frise le ridicule : câest comme si les scĂ©naristes avaient oubliĂ© le caractĂšre du personnage⊠Certes, il fallait bien quâun des protagonistes ait quelques difficultĂ©s lors de son retour dans la rĂ©alité⊠Mais Ă choisir entre Usagi et Arisu, jâaurais montrĂ© les problĂšmes de ce dernier : aprĂšs tout, câĂ©tait lui qui Ă©tait aux marges de la sociĂ©tĂ© et de sa famille au dĂ©but de la sĂ©rie, et qui, en toute logique, aurait dĂ» galĂ©rer Ă nouveau.
Mais, que veux-tu, Arisu est maintenant en couple, câest le mĂąle, et si quelquâun doit galĂ©rer, ça sera son Ă©pouse. Dâailleurs, câest parce quâon lâenlĂšve (ou quâelle disparait), quâil se sent obligĂ© de retourner dans le game. Le chevalier part sauver la demoiselle en dĂ©tresse. Alice in Patriarchy.
Samedi 04 octobre
Dans le domaine culturel, la représentation des LGBTQ+ devrait pouvoir se mesurer grùce à une échelle : la présence de personnages queer dans les séries, allant de 0 (absence totale) à 10 (rÎle important et positif dans une série mainstream).
En ce moment, la CorĂ©e du Sud doit se situer Ă 3 ou 4. Plus proche du 3 si on met de cĂŽtĂ© les productions BL (un Ă©piphĂ©nomĂšneâ; quand il sâagit de gagner de lâargent, les capitalistes sont pragmatiques).
Dans Genie, Make a Wish, sorti hier sur Netflix, avec Bae Su Ji et Kim Woon Bin dans les rĂŽles titres, la meilleure amie (celle qui, traditionnellement, devrait ĂȘtre au centre de lâintrigue amoureuse secondaire) est lesbienne.
DĂšs la premiĂšre scĂšne, ses allures de tomboy perturbent lâemployĂ©e dâun complexe hĂŽtelier qui la prend pour un homme alors quâelle est sur le point de pĂ©nĂ©trer dans les toilettes des femmes. Il faudra attendre la seconde moitiĂ© de la sĂ©rie pour que sa sexualitĂ© soit confirmĂ©e : Ă ce moment-lĂ , on lâaura vue entretenir une amitiĂ© intense et trouble avec la grand-mĂšre de sa meilleure amie psychopathe (non, la lesbienne nâest pas gĂ©rontophile, mais elle est amie avec une psychopathe, car seule une paria peut comprendre une autre paria, nâest-ce pasâ?).
La sĂ©rie ose, et on ne va pas sâen plaindre, mais elle se termine de maniĂšre typique : cette histoire dâamour, qui bourgeonnait Ă peine et qui nâĂ©tait peut-ĂȘtre pas rĂ©ciproque (on ne le saura jamais), se termine de maniĂšre tragique. Choi Min Ji (jouĂ©e par Lee Joo Young) ne trouve mĂȘme pas la force de dire ouvertement Ă sa meilleure amie quâelle vient de perdre celle quâelle aimait. La scĂšne est trĂšs Ă©mouvante et jâimagine sans mal lâeffet sur le public lesbien, et plus largement gay.
Mais les scĂ©naristes ont besoin que la lesbienne se sacrifie une derniĂšre fois⊠Quand presque tous les personnages principaux finissent par connaitre le bonheur (certains sont mĂȘme ressuscitĂ©s, pour dire), elle est la seule Ă ĂȘtre condamnĂ©e (Ă se condamner) Ă la solitude. Son troisiĂšme vĆu altruiste lui vaut dâoublier que sa meilleure amie nâest pas morteâŠ
Morale de lâhistoire : lâĂ©panouissement des queers ne passera jamais par lâamour. Les succĂšs de Choi Min Ji ne peuvent ĂȘtre que professionnels. Point final.
Dimanche 05 octobre
Ă 8 ou 9 sur lâĂ©chelle de Daumier (faut bien lui trouver un nom, je me sacrifie donc), les scĂ©naristes de Genie, Make a Wish auraient fait de Choi Min Ji lâhĂ©roĂŻne Ă©panouie du couple secondaire. Elle aurait Ă©tĂ© traitĂ©e comme un personnage hĂ©tĂ©ro dans une sĂ©rie romantique et, Ă ce titre, aurait connu un happily ever after.
Mercredi 08 octobre
Il y a dix ans, quand jâai lu Sapiens (2014) de Yuval Noah Harari, ça a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation. Aussi bien le contenu que la forme. VoilĂ un intellectuel qui savait Ă©crire avec prĂ©cision et clartĂ©. Ses explications, ses exemples mĂȘmes Ă©taient tous limpides. Câest, en partie, grĂące Ă lui que jâai commencĂ© Ă considĂ©rer la «ânon-fictionâ» comme un art Ă part entiĂšre.
Homo Deus (2016) Ă©tait dĂ©jĂ plus ardu, mais tout aussi passionnant. Il Ă©tait donc inĂ©vitable que je lise Nexus (2024), sa «âbrĂšve histoire de lâinformation de lâĂąge de pierre Ă lâIAâ».
Craignant un ouvrage assez pessimiste, jâai attendu quâil sorte en poche⊠à se flinguer le moral, autant payer un prix rĂ©duit.
Jeudi 09 octobre
Lâannonce du prix Nobel de LittĂ©rature me laisse froid depuis quelques annĂ©es. Je regarde le nom. La plupart du temps, il ne me dit absolument rien. Et ce quâon Ă©crit sur lâĆuvre du laurĂ©at ou de la laurĂ©ate ne me donne pas envie de les lire.
Cette annĂ©e, câest LĂĄszlĂł Krasznahorkai, un Ă©crivain hongrois. FĂ©licitations. Next!
Vendredi 10 octobre
En ce moment, Thierry Crouzet sâinterroge sur la monĂ©tisation de ses Ă©crits publiĂ©s sur le net. Ses remarques sont intĂ©ressantes, mais me mettent mal Ă lâaise en tant que lecteur. Je le lis avec fidĂ©litĂ© depuis de nombreuses annĂ©es, le cite souvent ici, car ce quâil dit est intĂ©ressant, mais je ne suis pas du genre Ă aller commenter sous ses publications. Je suis donc un lecteur invisible. DegrĂ© zĂ©ro de lâengagement.
Je ne suis pas plus un lecteur qui sâabonne et paie pour lire du contenu sur le net. De ce point de vue, je ne suis pas un «âbon lecteurâ» selon la philosophie Substack. Lecteur papillon, jâaime butiner Ă droite, Ă gauche. Un abonnement mâattacherait Ă quelquâun, Ă un ton et Ă une vision particuliĂšre du monde, je me sentirais obligĂ© de lire tout ce que cette personne publie⊠et le plaisir de lecture disparaitrait aussitĂŽt. Le critique sĂ©vĂšre en moi reprendrait le dessus : mes exigences ne sont pas les mĂȘmes quand je lis un texte gratuit (c.-Ă -d. reçu comme un prĂ©sent) et quand je paie.
Je ne suis pas ingrat pour autant et je soutiens Ă ma maniĂšre : jâachĂšte leurs livres, je parle dâeux, je diffuse leurs idĂ©es.
Lâabonnement, câest un peu comme sâencarter : jâai des affinitĂ©s Ă©videntes avec certains partis politiques et leurs idĂ©es, mais pas au point de devenir un de leurs militants. Pareil pour les fandoms. Jâaime ce que font certains artistes, mais je suis rarement «âun fan deâ».
Samedi 11 octobre
«âSe cacher derriĂšre un paywall reviendrait Ă revendiquer de ne plus ĂȘtre dans la mĂȘme cour. Se soustraire Ă la bataille pour le quantitatif et ne plus Ćuvrer que pour le qualitatif. Peut-ĂȘtre est-ce Ă©litisteâ? Mais quand tout devient si bas de gamme, si banalisĂ©, peut-ĂȘtre quâun peu dâexigence est nĂ©cessaire. Jâen arrive Ă me demander si la gratuitĂ© nâest pas le ver qui ronge le web. Jâen arrive Ă ne plus avoir envie dâĂ©crire pour des lecteurs simplement de passage.â» (T. Crouzet)
Je comprends cette tentation Ă©picurienne de lâentre-soi (ici, sous sa forme capitaliste). Je la ressens moi aussi quand je passe sur les rĂ©seaux sociaux et que je constate la qualitĂ© assez mĂ©diocre du «âcontenuâ». Les Ă©changes sont vides : peu de gĂ©nĂ©rositĂ© dâesprit, peu dâintelligence, au final peu dâhumanitĂ©. Jâen ressors dĂ©sespĂ©ré⊠et je dois faire un gros effort pour me rappeler que mes contemporains sont des gens bien, quâil nây a pas que des cons, et que nous sommes toustes victimes de cette sociĂ©tĂ© dysfonctionnelle et anxiogĂšne. Câest-Ă -dire que je dois mâarrĂȘter un instant pour cultiver la compassion, pendant quâune voix beugle dans ma tĂȘte : «âQuelle bande dâenc**, brulez-les tousâ!â» (si le monde ne te rend pas vulgaire, câest que tu nâinteragis pas suffisamment avec lui).
Dimanche 12 octobre
«âJe sais que câest pĂ©nible, quand on a eu lâhabitude de consommer du contenu gratuitement chez un·e crĂ©ateur·ice, que la manne se tarisse, mais les crĂ©ateur·ices sont des humain·es avec des contraintes diverses et le fait quâiels aiment produire du contenu nâenlĂšve rien au fait que câest du temps de travail. Or le temps, comme vous le savez, nâest pas extensible. On fait ce quâon peut avec le temps et lâĂ©nergie dont on dispose et aujourdâhui je nâai plus lâĂ©nergie dâĂ©crire une lettre par semaine gratuitement.â» (Lucie Choupaut, dans Artistana(r)t, newsletter du 12 octobre 2025)
LâarrivĂ©e de lâautomne semble obliger les artistes Ă se poser des questions sur ce quâiels offrent gratuitement et lâimpact que cette pratique a sur leur vie, leur art et leur productivitĂ©. Lâannonce de lâhiver nous invite Ă nous recentrer sur lâessentiel et Ă Ă©conomiser nos forces. DissĂ©miner gratuitement ses textes, câest faire don de soi Ă des inconnu(e)s⊠Câest un acte noble, certes, mais, sans contreparties Ă©videntes, câest de lâexploitation volontaire.
Quand un service est gratuit, on dit que les utilisateurs sont le produit. Quâen est-il de ceux et celles qui produisent du «âcontenuâ» gratuitementâ? Ă lâĂšre du capitalisme nĂ©olibĂ©ral, oĂč la prĂ©dation est de rigueur, nous, artistes prodigues, sommes des couillons.
Mardi 14 octobre
«âVous devriez redouter autant les Ă©loges que les critiques, car les uns comme les autres vous privent de votre libertĂ©. Lorsque vous ĂȘtes critiquĂ©, vous craignez de lâĂȘtre davantage. Quand on vous fĂ©licite, vous avez peur de perdre ces Ă©loges. Dans les deux cas, la peur vous prive de votre libertĂ©. (âŠ) En tant quâĂ©crivain, vous devez maximiser votre libertĂ©. En ce sens, je fais Ă©cho Ă Le Guin, qui a dit que la chose la plus importante pour un Ă©crivain est la libertĂ©. Si vous laissez la peur de perdre les Ă©loges vous contraindre, vous ne vivez plus librement. Jâai toujours essayĂ© de vivre selon ce principe : Ă©crire ce qui compte pour moi, satisfaire mon propre jugement esthĂ©tique et laisser le reste au hasard. Vous ne pouvez pas contrĂŽler les ventes ni la façon dont les gens rĂ©agiront Ă votre travail. La seule chose que vous contrĂŽlez, câest si vous croyez en votre vision et si vous avez suffisamment pratiquĂ© votre art pour la rĂ©aliser. Jây croyais quand jâai commencĂ© Ă Ă©crire, et jây crois toujours aujourdâhui.â» (Ken Liu, interview dans Locus Mag, octobre 2025)
Mercredi 15 octobre
« La science-fiction nâest que le cadre de lâhistoire : un monde oĂč la technologie fonctionne Ă un niveau supĂ©rieur Ă celui que nous connaissons aujourdâhui. Que ce monde serve de toile de fond Ă une enquĂȘte policiĂšre (Blade Runner), Ă une histoire dâamour (Her) ou Ă une aventure cosmique (Star Wars), les mĂ©canismes du genre proviennent de la structure de lâhistoire, et non de ses accessoires.
En ce sens, le cyberpunk est un roman dâaventure qui se dĂ©roule dans un monde oĂč les donnĂ©es ont plus de valeur que lâor et oĂč le contrĂŽle sâexerce par le biais de rĂ©seaux dâinformation plutĂŽt que dâarmĂ©es. Le hĂ©ros est le mĂȘme type dâhomme qui aurait autrefois combattu des pirates plutĂŽt que des gangs de rue, des dragons plutĂŽt que des IA incontrĂŽlables ou des rois corrompus plutĂŽt que des zaibatsu. Il vient simplement dâĂȘtre plongĂ© dans un labyrinthe bureaucratique plutĂŽt que dans un ocĂ©an dĂ©chaĂźnĂ© ou une forĂȘt maudite.
Cette dĂ©finition explique pourquoi tant de tentatives actuelles de faire revivre le cyberpunk Ă©chouent. Elles pensent que lâessentiel rĂ©side dans le trench-coat en cuir et le paysage urbain tentaculaire. Mais lâessentiel rĂ©side en rĂ©alitĂ© dans la lutte du hĂ©ros contre des systĂšmes dĂ©shumanisants. » (Brian Niemeier, What is Cyberpunk?)
Vendredi 17 octobre
«âJe ne pense pas que les personnes qui ne sont pas homosexuelles ne puissent pas Ă©crire de romances gays. Je dis simplement que les meilleures histoires dâamour sont Ă©crites par des personnes qui ont vĂ©cu les Ă©vĂšnements quâelles dĂ©crivent. LâĂ©motion est une expĂ©rience physique, difficile Ă reproduire Ă moins de lâavoir vĂ©cue soi-mĂȘme.â» (Un avis de Reddit citĂ© par Dylan Joseph, on the heterosexualization of gay romance in modern fiction, juillet 2025)
Ce dĂ©bat ne cessera jamais. Nous lâavions dĂ©jĂ il y a dix ans quand jâai commencĂ© ma carriĂšre littĂ©raireâ; nous lâaurons encore dans vingt ans. Le MM est lu majoritairement par des femmes, et donc, logiquement, ce sont davantage de femmes qui en Ă©crivent. Certains romans sont dâexcellente qualitĂ©, dâautres moins. Brisons lĂ .
Toutefois, ce que dit cette citation mâinterpelle. Existe-t-il des Ă©motions gaysâ? Est-ce que le sentiment amoureux dâun homme qui aime les hommes diffĂšre de celui qui aime les femmes ou de celle qui aime les hommes ou de celle qui aime les femmes ou de celleux qui aiment les deuxâ? Jâaime certainement diffĂ©remment, en ce que jâai une vision particuliĂšre de lâamour, façonnĂ©e par mon Ă©ducation, la culture de mon pays, ses tabous, etc., mais lâĂ©motion elle-mĂȘme, et les rĂ©actions physiologiques quâelle suscite en moi et qui la dĂ©finissent, sont partagĂ©es grosso modo, me semble-t-il, par tous les membres de mon espĂšce.
Je ne crois pas quâil faille avoir vĂ©cu une Ă©motion dans un contexte particulier pour pouvoir la reproduire⊠mais il est certain quâil faut connaitre son existence et lâavoir vue en action, dans la vie, sur la page ou Ă lâĂ©cran. Il y a des Ă©motions que je rencontre principalement dans les livres ou dans les films. La rage, par exemple. JâĂ©prouve rĂ©guliĂšrement de la colĂšre ou de la frustration, mais ma nature ne me prĂ©dispose pas Ă la rage. NĂ©anmoins, avec un peu dâeffort, je serais capable dâĂ©crire un personnage dont le mode dâexpression spontanĂ© serait la rage. Ăprouver une Ă©motion ne veut pas dire quâon est capable de la dĂ©crire avec justesse ou de la mettre en scĂšne intelligemment. Pour cela, il faut savoir observer et extrapoler. Ce nâest pas lâexpĂ©rience qui compte, câest lâobservation.
Samedi 18 octobre
Je relis quelques pages des Pagodes dâOr (1909), le rĂ©cit de la journĂ©e que Pierre Loti a passĂ© Ă Rangoon (Birmanie) en fĂ©vrier 1900.
Comment ne pas ĂȘtre Ă©bloui par le style de lâauteurâ? Ses belles phrases sinueuses, le jeu sur les rĂ©pĂ©titions, les appositions, les dislocations, les sonoritĂ©s, le rythme⊠On pourrait lire ces pages et ne rien remarquer des artifices rhĂ©toriques quâil emploie, mais il est peu probable quâon ne ressente rien Ă la lecture de ces paragraphes munificents.
Un exemple :
«âAvec la foule soyeuse, je suis conduit Ă cheminer doucement, par cette rue pavĂ©e dâantiques dalles blanches, qui tourne Ă travers la ville en or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si Ă©perdument pointues, sont ouvertes et laissent paraĂźtre leurs dieux. Sous les voĂ»tes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciselĂ©es avec des patiences chinoises, dans ces intĂ©rieurs qui ne sont quâor et pierreries, on les aperçoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis en cĂ©nacle, Ă lâabri de parasols brodĂ©s et rebordĂ©s dâorâ; devant eux, des urnes dâor pour les encens qui fument, des vases dâor pour les gardĂ©nias et les tubĂ©reuses quâon leur apporte chaque soir, et des candĂ©labres dâor qui, avant le crĂ©puscule, viennent dĂ©jĂ de sâallumer. Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanieâ; les uns en or si poli quâils reflĂštent les mille petites flammes des ciresâ; les autres en albĂątre, blĂȘmes comme des cadavresâ; mais tous, gardant les yeux baissĂ©s dans la mĂȘme attitude rituelle, ont le mĂȘme sourire et le mĂȘme visage de mystĂšre.â»
Dimanche 19 octobre
Est-ce quâutiliser lâIA au quotidien nous rend plus bĂȘtesâ? Peut-ĂȘtre. Le futur nous le dira.
Mais ce qui est certain, câest que les gens bĂȘtes utilisent davantage lâIA pour penser. Comment faisaient-ils avantâ? Ils ne pensaient pas, ou pensaient mal. Il faudrait ĂȘtre naĂŻf pour croire quâils pensaient mieux.
Autre certitude : lâIA nous rend paresseux. Une fois que lâon a succombĂ© Ă son appel, tout devient plus difficile sans elle.
Lundi 20 octobre
«âLe genre, un concept qui aurait pu servir Ă distinguer utilement diffĂ©rents types dâĆuvres de fiction, a Ă©tĂ© dĂ©gradĂ© au rang de simple prĂ©texte pour Ă©mettre des jugements de valeur. Les diffĂ©rents âgenresâ sont dĂ©sormais principalement des Ă©tiquettes commerciales destinĂ©es Ă faciliter la vie des lecteurs paresseux, des critiques paresseux et des services commerciaux des Ă©diteurs.â» (Le Guin)
Mercredi 22 octobre
Dans notre sociĂ©tĂ© oĂč lâinformation abonde, nous oublions vite que le vrai savoir est une denrĂ©e rare. Nous traversons notre vie sans savoir. Notre existence est mystĂ©rieuse, celle des autres encore plus, et ne parlons mĂȘme pas de lâinfiniment grand ou de lâinfiniment petit, dont nous ne faisons lâexpĂ©rience que de maniĂšre indirecte. «âJe ne sais pasâ» devrait donc ĂȘtre notre mode dâapprĂ©hension du rĂ©el, mais lâĂ©volution nous a fait don dâun organe qui aime raconter des histoires et qui prĂ©fĂšre les hypothĂšses farfelues, les affabulations et autres mensonges, Ă lâaveu que lâon ne sait pas. Nous avons besoin de sens Ă tout prix. Dâailleurs, il nous est plus aisĂ© de vivre dans lâerreur que de reconnaitre les limites de nos connaissances. Câest peut-ĂȘtre ce qui fait la grandeur de notre espĂšce, mais câest aussi ce qui la mĂšnera Ă sa perte.
Vendredi 24 octobre
Il suffit dâune seule pensĂ©e pour dĂ©railler un raisonnement ou aggraver une humeur. Ăa va trĂšs vite et, Ă moins de faire attention, on ne le remarque pas immĂ©diatement (voire pas du toutâ!).
Nos pensĂ©es nous mĂšnent par le bout du nez. Nous passons du coq Ă lâĂąne et de lâĂąne au coq constamment.
Comme tout le monde, je suis incapable de vivre dans le moment prĂ©sent. Ainsi, je pense Ă Bangkok et Ă ses shopping malls, que je visiterai peut-ĂȘtre dans quelques mois, et deux secondes plus tard, je mâĂ©nerve suite Ă un reproche imaginaire quâun manager tout aussi imaginaire mâa fait. Entre ces deux moments, une connexion arbitraire et involontaire entre vacances et carriĂšre professionnelle.
Je retourne Ă mes vacances thaĂŻlandaises, car elles sont plus plaisantes Ă imaginer, et quelques instants plus tard, jâĂ©prouve lâangoisse de me retrouver sans emploi, chez mes parents en France (mon remake tragique de Tanguy, sur vos Ă©crans en 2026). Entre les deux, nouvelle pensĂ©e parasite qui se demande ce quâil adviendrait si je nâobtenais pas la promotion tant espĂ©rĂ©e (Ă lâorigine du scĂ©nario catastrophe numĂ©ro 1 : le reproche imaginaire du manager imaginaire â suivez un peu).
Chaque fois, une seule pensĂ©e suffit pour mettre la pagaille. Le cerveau nâa aucune protection contre ce phĂ©nomĂšne. Au contraire, tout semble fait pour faciliter ces interruptions et leur effet dĂ©vastateur sur notre bienĂȘtre (le corps rĂ©agit au quart de tour, car lui fait trĂšs attention Ă ce qui se passe dans notre cerveau).
Ăvidemment, les techniques de pleine-conscience peuvent jouer ce rĂŽle protecteur, mais elles ne sont pas prĂ©installĂ©es et notre machine Ă penser est rarement accompagnĂ©e dâun manuel de lâutilisateur. VDM.
Samedi 25 octobre
La Reine mĂšre de ThaĂŻlande, Sirikit Kitiyakara, est dĂ©cĂ©dĂ©e hier Ă lâĂąge de 93 ans. Ăpouse du roi Rama IX, elle a Ă©tĂ© la reine consort de 1950 Ă 2016. Câest donc une figure majeure de lâhistoire thaĂŻlandaise qui vient de mourir.
Un deuil officiel dâun an a Ă©tĂ© dĂ©clarĂ© pour les membres de la famille royale et leurs employĂ©s, ainsi que pour les fonctionnaires de lâĂtat. La population, quant Ă elle, observera un deuil de trois mois. Le monde du divertissement et de la nuit se voit imposer un deuil dâun mois par le gouvernement et doit annuler, autant que possible, ses spectacles et autres festivitĂ©s. Quand câest impossible ou dĂ©raisonnable, les organisateurs de ces Ă©vĂšnements doivent mettre en place des mesures spĂ©ciales. Ainsi, les fans qui assisteront au concert de BlackPink, aujourdâhui et demain, devront porter du noirâŠ
Quant Ă savoir si ces mesures sont populaires ou non, nous ne le saurons jamais. La ThaĂŻlande a la loi de lĂšse-majestĂ© la plus draconienne au monde : tout commentaire nĂ©gatif au sujet du roi et de la famille royale est strictement interdit, sous peine dâemprisonnement.
Dimanche 26 octobre
AprĂšs un long passage Ă vide, je viens de reprendre mes lectures romanesques, presque par accident. Il se pourrait bien que le lecteur-baleine que je suis habituellement Ă lâapproche de lâhiver soit de retour.
Hier, jâai donnĂ© sa chance Ă Top Secret, une romance MM de Sarina Bowen et Elle Kennedy, sortie en 2019 et incluse dans mon abonnement Kindle Unlimited.
Câest un bon roman. Certes, il ne casse pas trois pattes Ă un canard (comme 90 % de ce qui sâĂ©crit dans le genre), mais les personnages sont attachants, lâintrigue bien menĂ©e et le style facile Ă lire (double narration Ă la premiĂšre personne, au prĂ©sent, comme il se doit).
Ce qui me dĂ©range, câest que toutes ces romances, qui sont vite lues, sont aussi vite oubliĂ©es. Il nây a aucune aspĂ©ritĂ© ; tout est lisse, bien fait. Elles offrent un bon divertissement, mais aucun Ă©lĂ©ment (personnage, trope, lieu) ne marque la mĂ©moire. Ce sont des produits de consommation qui ne changent pas les lecteurices. On en ressort comme on y est entrĂ©s. Comme leur originalitĂ© ne doit pas dĂ©ranger, elle se contente dâĂȘtre une Ă©niĂšme variation : assez originale pour ne pas ennuyer, mais pas suffisamment pour prendre des risques et laisser une trace indĂ©lĂ©bile dans nos mĂ©moires.
Je ne critique pas ici Sarina Bowen et Elle Kennedy. En tant quâauteur, je sais que ce quâelles font nâest pas facile et je ne crois pas que je ferais mieux quâelles, ou mĂȘme aussi bien.
Mais en tant que lecteur, je suis un peu déçu. Je nâai rien appris sur lâamour ni sur les relations humaines. Ou plutĂŽt, jâai eu droit Ă la mĂȘme leçon : en amour, il faut changer pour lâautre. No shit, Sherlock.
Le young adult queer a plus de choses Ă dire sur lâamour et la vie que la romance adulte (ou jeune adulte). Le soleil est pour toi de Jandy Nelson, Aristote et Dante dĂ©couvrent les secrets de lâunivers de Benjamin Alire SĂĄenz ou encore Two Boys Kissing de David Levithan donnent Ă lire des rĂ©cits mĂ©morables qui ne laissent pas indiffĂ©rents. Jây pense encore des annĂ©es plus tard.
OĂč sont les romances MM qui remuent, qui nous font questionner nos choix de vie, qui nous font voir le monde diffĂ©remmentâ? Le sexe ne devrait pas ĂȘtre le seul ingrĂ©dient que les autrices utilisent pour relever le gout dâune histoire insipide ou conventionnelle. LittĂ©rature-doudou par excellence, la romance devrait pouvoir rĂ©conforter sans pour autant ĂȘtre soporifique intellectuellement.
Lundi 27 octobre
Heureusement, jâai enchainĂ© sur un roman de Jax Calder. Une autrice nĂ©ozĂ©landaise de romances MM que jâapprĂ©cie beaucoup. Ses histoires sont plus denses, les descriptions plus dĂ©veloppĂ©es, le plaisir de lecture amplifiĂ©.
The Unlikely Spare (2025), troisiĂšme opus de sa sĂ©rie Unlikely Dilemmas, se lit tout aussi facilement que Top Secret, mais il a mieux nourri mon Ăąme. Il y a une bonne intrigue, de lâaction, et cerise sur le gĂąteau, de lâengagement politiqueâŠ
Eh ouiâ! Ce nâest pas parce quâon parle dâamour quâil faut sâempĂȘcher de parler dâautres chosesâ; ce nâest pas parce quâon Ă©crit de la littĂ©rature doudou que lâon doit Ă©viter les sujets qui mettent mal Ă lâaise.
Ici, Jax Calder explore la part dâombre de lâimpĂ©rialisme britannique, en particulier, lâexploitation, pendant des siĂšcles, des populations autochtones pour remplir les coffres de lâaristocratie anglaise, dâabord en Irlande, puis dans le monde entier.
Câest une romance woke, Ă©videmment, comme beaucoup de romances gays dâailleurs. On ne peut pas dĂ©fendre le droit des LGBTQ+ et ne pas ĂȘtre sensible au sort des autres groupes minorisĂ©s, nâest-ce pasâ? Une fois quâon a compris certains mĂ©canismes, on sâaperçoit quâils sont Ă lâĆuvre partout : homophobie, sexisme, racisme. Des victimes diffĂ©rentes, peut-ĂȘtre, mais un mĂȘme combat.
Toute littĂ©rature est politique. Celle qui prĂ©tend ne pas lâĂȘtre renforce le statuquo et, ce faisant, se range du cĂŽtĂ© du plus fort. Jax Calder dĂ©montre que lâon peut vendre du rĂȘve, sans pour autant chanter les louanges dâun systĂšme corrompu.
Mardi 28 octobre
Il y a des gens pour qui la vie professionnelle nâest quâune extension de la cour dâĂ©cole. Ils forment des cliques, ne se refusent aucune petite mesquinerie et, aprĂšs avoir lancĂ© les hostilitĂ©s, aiment Ă jouer les victimes. Esclaves de leurs Ă©motions et de leurs dĂ©lires Ă©gotiques, ils veulent se prouver, et prouver Ă leur entourage, quâils ont du pouvoir. En rĂ©alitĂ©, ce sont des petits merdeux immatures, dont le comportement ne devrait pas ĂȘtre tolĂ©rĂ© dans le milieu professionnel. CollĂšgues Ă©nergivores, ils contaminent tout ce quâils touchent. Il vaut mieux, autant que faire se peut, les Ă©viter⊠Mais quand nous sommes obligé·es de nous confronter Ă leur petitesse, il est inĂ©vitable que nous les prenions de haut.
Vendredi 31 octobre
Pour Ă©crire, il faut du calme. En tout cas, câest ainsi que ça fonctionne pour moi. Peut-ĂȘtre quâil existe des Ă©crivain·es qui se nourrissent du tourbillon de la vie. Ma nature anxieuse ne me le permet pas.
Je pense aux mois Ă venir, passe en revue les scĂ©narios probables (je reste Ă Sheffield vs je rentre en France) et comprends que je nâaurai pas lâĂ©nergie mentale de me consacrer Ă autre chose que ce journal. Ce qui nâest dĂ©jĂ pas si mal : un chouia, câest mieux que rien.





Toujours aussi agréable à lire.
Je retiens la phrase de Jung :
"(...) la vie quâils raillent est celle quâils Ă©taient censĂ©s vivre"
Je ne sais pas si on peut toujours vivre sa vie, mais on peut sans doute toujours essayer.